LECTURES VAGABONDES

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Victor Hugo : Marion De Lorme

       

        Nous allons commencer notre descente dans les pièces de théâtre de Victor Hugo par une pièce assez méconnue, occultée par le scandale déclenché par Hernani, pièce écrite à la même époque. Marion De Lorme est un drame romantique de Victor Hugo qui est joué pour la première fois en 1831. Victor Hugo a repris, pour le titre de sa pièce, le nom d’une courtisane célèbre du XVIIème siècle.

 

                Nous sommes au XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIII : Richelieu est son ministre.  L’action se déroule à Blois.

Acte I : Le rendez-vous : Marion De Lorme est une courtisane parisienne qui, pour l’heure, a pris ses quartiers à Blois. Elle aime un certain Didier, un orphelin qui n’a aucune fortune. Alors que les deux tourtereaux s’entretiennent, Didier sauve la vie du marquis de Saverny, attaqué par des bandits sous les fenêtres du logement de Marion.

Acte II : La rencontre :  Sur une place à Blois, des gentilshommes discutent notamment à propos d’une ordonnance du roi qui punit désormais tous ceux qui se battent en duel. Cette ordonnance lui a été inspirée par le tout-puissant cardinal de Richelieu. Saverny, qui n’a pas reconnu Didier, son sauveur, le provoque et un duel entre les deux hommes s’ensuit. Alertés, les archers s’empressent d’arrêter Didier tandis que Saverny feint d’être mort pour se tirer d’affaire.

Acte III : La comédie : L’action se déroule dans le parc du château de Nangis. Saverny découvre que l’homme avec lequel il s’est battu en duel n’est autre que son sauveur, Didier. Ce dernier s’est évadé et, avec Marion, se cache au sein d’une troupe de comédiens ambulants. Mais en écoutant la conversation entre Saverny et Laffemas, il comprend que Marion, qu’il veut épouser, est une courtisane. Écœuré, il se dénonce. De son côté, Saverny, pour tenter de le sauver, se démasque. Mais les deux hommes sont arrêtés pour s’être battus en duel.

Acte IV : Le roi : Nous sommes dans la salle des gardes du château de Chambord. Marion veut à toutes fins sauver Didier. Lorsque le roi parait, elle lui demande grâce. L’oncle de Saverny, le marquis de Nangis demande la même chose pour son neveu adoré. Mais Louis XIII est un roi bien faible. S’il se plaint de la toute-puissance du cardinal de Richelieu, il refuse de revenir sur l’ordonnance qui interdit les duels entre gentilshommes. Son bouffon, L’Angely, par un mensonge grotesque, parvient néanmoins à obtenir la grâce des deux prisonniers. Marion se rend à la prison pour libérer Didier et Saverny.

Acte V : Le cardinal : Nous sommes dans le donjon de Beaugency, là où Saverny et Didier sont retenus prisonniers et attendent la mort. Marion apprend, de la bouche de Laffemas, que la grâce a été révoquée. Dans l’espoir de sauver Didier, elle cède aux avances de Laffemas. Ensuite, elle se rend auprès de Didier, et lui indique comment faire pour s’échapper. Mais notre homme comprend que Marion s’est prostituée pour parvenir à le sauver et refuse de la suivre. C’est au moment d’être exécuté que Didier se repent et demande pardon à Marion. Le cardinal arrive dans une calèche pour assister à l’exécution. Il refuse la grâce encore demandée par Marion.

 

                Certes, Marion De Lorme n’est pas une très grande pièce, ni même particulièrement remarquable dans l’œuvre de Victor Hugo.  Voici pourquoi, selon moi.

                Tout d’abord, les personnages sont un peu faibles, particulièrement les principaux, Didier et Marion.

                Marion est une courtisane très en vogue à la cour mais elle tombe amoureuse d’un beau jeune homme sans condition : Didier. Par amour pour lui, elle accepte de le suivre dans une vie marginale, une vie de hors-la-loi où elle devra se cacher. Cet amour donne à cette héroïne corrompue une certaine forme de pureté. Ce thème de la courtisane purifiée par la passion est un thème romantique à souhait : il fait penser à Marguerite, l’héroïne de La dame aux camélias.

                Par ailleurs, on retrouve en Didier toutes les caractéristiques du héros romantique : un cœur pur et généreux, un être entier, d’obscure extraction puisqu’il est orphelin, sans le sou, et qui ne parvient pas à trouver sa place dans une société où les codes de l’honneur sont remis en question par l’interdiction qui frappe les duels entre gentilshommes. En effet, le duel faisait partie des pratiques courantes de la noblesse, classe sociale où la notion d’honneur familial était sacrée. Or, on sait qu’à l’époque de Louis XIII, le pouvoir de la noblesse est affaibli, ce qui donne lieu à la Fronde.

                En outre, entre plusieurs gentilshommes, à l’acte II, a lieu un débat sur le théâtre de Corneille et celui de Mairet, son grand ennemi : lequel des deux dramaturges est le meilleur ? Il faut dire que dans la querelle du Cid qui a lieu à l’époque de la pièce, Corneille récuse certaines règles du théâtre, comme Hugo le fera à son époque. En se ralliant à Corneille, Hugo se place dans une prestigieuse lignée de dramaturges qui ont fait évoluer le théâtre, voire l’ont révolutionné. En outre, dans la plus grande pièce de Corneille, Le Cid, la question de l’honneur est mise au centre de l’intrigue ; cette question est aussi au cœur de l’intrigue de Marion De Lorme.  Bref, tous ces clins d’œil au théâtre et à son histoire sont particulièrement réjouissants.

                Alors pourquoi parler de faiblesse de ces personnages ? Didier et Marion ne semblent pas être au cœur de l’intrigue : on les voit finalement peu. A la rigueur, ceux qui sont le plus souvent sur scène sont Laffemas et Saverny : deux gentilshommes que tout oppose : l’un est abject et obéit aux ordres du cardinal de Richelieu ; il est hypocrite et opportuniste puisqu’il profite de la situation pour s’octroyer les faveurs de la belle Marion. Saverny, quant à lui, est un cœur noble qui veut s’amender de ce qu’il doit à Didier, son sauveur. Pourtant, il s’oppose aussi à ce dernier sur le plan du caractère : Didier est sombre et tourmenté tandis que Saverny est gai et insouciant. Il apporte une touche comique à la pièce.  Le duo fonctionne un peu comme celui de Coelho et Octave dans Les caprices de Marianne d’Alfred de Musset. Il est aussi fidèle à la théorie de Victor Hugo qui consiste en l’alliance du tragique et du comique.

                Enfin, outre le constat désenchanté d’une perte des valeurs nobles, la pièce offre un portait à charge du roi et de son ministre Richelieu : le roi paraît faible et grotesque ; il se plaint de la toute-puissance de Richelieu, mais n’a pas le cran de s’opposer réellement à lui. C’est son bouffon, L’Angely, qui parvient à lui arracher la grâce de Didier et de Saverny sous un prétexte grotesque, grâce qu’il annule quelques heures plus tard. Quant à Richelieu, on ne le voit pas : il reste dans l’ombre et n’a qu’une seule parole, intransigeante : « pas de grâce ».  Cette manière particulière de traiter ce personnage dont la décision entraîne le dénouement tragique le rend encore plus inquiétant. Son absence met en valeur le poids de sa décision irrévocable.

                Pour terminer, on aime vraiment l’alexandrin éclaté qui caractérise le théâtre hugolien. Son phrasé naturel et élégant sonne à l’oreille, même quand on ne lit pas le texte à haute voix. Comme j’ai réussi à me procurer le théâtre complet de Victor Hugo, ses pièces vont venir bientôt étoffer cette rubrique « au théâtre ce soir », pour notre plus grand plaisir à tous.   

 



31/03/2025
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