Manil Suri : La mort de Vishnou / Mort indienne
C’est le second roman de Manil Suri que je lis. Après Mother India, qui m’avait ravie, voici La mort de Vishnou qui parait en 2002 aux éditions du Seuil. A cette occasion, nous replongeons dans l’Inde et ses complexités sociales avec tout autant de ravissement.
Nous sommes à Bombay, dans un petit immeuble modeste. Vishnou, l’homme à tout faire, se meurt sur le palier. A cette occasion, les dissensions sont vives entre madame Pathak et madame Asrani : qui va payer le docteur ? L’ambulance pour l’hôpital ? Aucune des deux familles ne se résout à cette dépense ; aussi Vishnou agonise et cette agonie suscite la rage, la colère, l’ennui, dans l’immeuble : vivement que l’homme soit mort car il sent mauvais et fait sous lui ! Sa remplaçante, petite Ganga, est déjà prête à prendre sa place. Un autre événement va semer la discorde entre les habitants de l’immeuble : Kavita, la fille des Asrani, est partie avec son amoureux musulman : Salim Jalal. Par ailleurs, l’attitude d’Ahmed Jalal, le père de Kavita, suscite la haine. L’homme, au départ non croyant, est sujet à des révélations qui l’amènent, ces derniers temps, à avoir des comportements étranges : il jeûne, il se mortifie. Dernièrement, il est allé dormir auprès de Vishnou agonisant et a eu une étrange vision : Vishnou serait une incarnation du dieu portant son nom et lui, Ahmed Jalal, est son prophète. Les habitants de l’immeuble déversent alors sur lui un flot de haine et le poursuivent jusqu’à chez lui où, dans une tentative pour leur échapper, monsieur Jalal va tomber du balcon. Il croit alors se rendre au paradis alors qu’il n’est qu’à l’hôpital. Sa femme, elle aussi, a été molestée par les habitants de l’immeuble, en colère également du fait de la fugue de Kavita avec Salim Jalal. La jeune fille était par ailleurs promise à Pran, de religion hindoue. De son côté, Vishnou, agonisant, entend toute l’agitation et se souvient de sa vie. Il finit par croire en la parole de monsieur Jalal et se prend pour Vishnou. C’est en se croyant un dieu qu’il s’éteint. Quant à Kavita, il ne lui faut que quelques heures pour se rendre compte qu’elle n’aime pas Salim : le jeune homme a de trop basses aspirations pour elle qui veut devenir actrice à Bollywood. Elle rentre donc chez elle et participe à l’enquête sur ce qui est arrivé aux Jalal : ce serait une dispute entre les deux époux qui les a menés à l’hôpital, et non une rébellion des habitants de l’immeuble contre eux.
Encore une fois, Manil Suri, avec La mort de Vishnou, nous offre un fabuleux roman qui oscille entre réalisme social et onirisme.
En effet, La mort de Vishnou prend le pouls de la société indienne à travers la vie d’un petit immeuble à Bombay. Ainsi, nous assistons à une énième dispute entre deux ménagères, dispute qui parait anodine puisqu’elle prend racine à propos des frais à engager pour secourir Vishnou, l’homme à tout faire de l’immeuble. Madame Asrani et madame Pathak ont par ailleurs l’habitude de se disputer à propos de la consommation d’eau ou de ghee qui sont des denrées mises en commun entre leurs deux appartements. Cependant, ces conflits entre les deux femmes vont s’apaiser lorsque la musulmane madame Jalal entre en piste. En effet, on le sait, en Inde, les tensions entre musulmans et hindous sont vives et le torchon brûle quand le fils des Jalal, Salim, se fait la malle avec la fille Asrani, Kavita. La fin du roman est édifiante : quand le drame survient du fait de l’intrusion violente des familles hindoues chez les Jalal, ces dernières se soudent et se protègent derrière un mensonge qu’elles établissent communément : l’accident qui a envoyé le couple Jalal à l’hôpital résulterait d’une querelle conjugale entre le mari et son épouse !
Cependant, La mort de Vishnou ne se contente pas de ces considérations sociales et bassement prosaïques. En effet, le roman interroge aussi la Foi. Ahmed, de confession musulmane, n’est pas ce qu’on appelle un croyant ; il doute. Mais un jour, il a une révélation et se sent visité par des visions qui résultent de la religion hindoue. Sa femme, quant à elle, est croyante mais pense alors que son mari est devenu fou. Quel paradoxe ! Voilà qu’un croyant juge et catalogue un autre croyant ! Il faut dire que leurs croyances ne sont pas les mêmes. Désormais, chacun dans son coin croit et tout dialogue est désormais impossible. Voilà donc monsieur Jalal qui se prend pour le prophète de Vishnou et cela, sa femme, mais aussi les hindous de l’immeuble ne le supportent pas. Comme dirait l’autre : « Nul n’est prophète dans son pays ».
Enfin, La mort de Vishnou traite aussi, comme l’indique ce titre, de la mort. Ainsi, la mort de l’homme à tout faire Vishnou ne suscite que cruauté et indifférence dans son entourage : il n’est plus qu’un boulet malodorant qu’on laisse mourir seul sur un palier où tout le monde passe sans véritablement s’arrêter. Cependant, le lecteur est aussi invité à visiter cette agonie de l’intérieur : que se passe-t-il quand on meurt ? Voilà que notre Vishnou entre dans la lumière et voit les Dieux qui l’invitent à s’avancer ; puis tout se déroule comme un film de Bollywood : Vishnou voit sa vie défiler sur un grand écran tandis qu’autour de lui, les spectateurs désertent un par un la salle.
Ainsi, La mort de Vishnou ne m’a pas déçue et m’a entrainée dans un voyage au cœur de la culture indienne. Certes, ce dernier n’est sans doute pas idyllique puisqu’on y rencontre de dures réalités sociales et humaines, mais il est malgré tout empreint d’une certaine poésie propre à l’Inde que j’adore.
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