Kate Atkinson : Dans les coulisses du musée / Tous en scène !
Si je n’ai pas été emballée par Les choses s’arrangent mais ça ne va pas mieux, roman de Kate Atkinson dont la critique se trouve ici sur ce blog, je dois dire qu’avec Dans les coulisses du musée, j’ai eu bien du plaisir et que désormais, j’entrevois tout le talent et le génie de cette écrivaine. Ainsi, Dans les coulisses du musée est un roman que Kate Atkinson publie en 1995 et qu’on trouve, en France, aux éditions de Fallois.
La petite Ruby Lennox raconte sa vie et celle de toute sa famille ; elles ont vécu à York, en Angleterre et leur histoire couvre l’essentiel du XXème siècle. Le roman alterne les chapitres consacrés à la propre histoire de Ruby, de ses parents, de ses sœurs et ceux consacrés à des personnes de sa famille et à leur vie avant sa conception. Car tout commence une nuit de 1951, nuit au cours de laquelle la petite Ruby est conçue. Certes, entre ses parents – George et Bunty - ce n’est pas le fol amour, et ils se seraient bien passés d’une enfant de plus (la famille compte déjà deux enfants : Gillian et Patricia). Parmi les événements marquants de la vie de Ruby, il faut compter la mort de sa sœur, Gillian, renversée par une voiture, l’incendie qui ravagea la boutique de vente d’animaux qui faisait vivre la famille Lennox, la disparition de Patricia alors qu’elle était enceinte d’un enfant qu’elle a abandonné à sa naissance, les infidélités de sa mère, Bunty, et de son père, George, qui mourra d’ailleurs en plein ébat lors d’un mariage, les difficultés que la jeune fille éprouvera à s’entendre avec le nouvel amant de sa mère, son mariage raté avec Gian-Carlo Benedetti, la découverte d’une sœur jumelle oubliée, morte noyée dans un lac gelé… et puis, la mort de Bunty alors que toute la famille est désormais dispersée aux quatre coins du monde.
Tous ces chapitres consacrés à la vie de Ruby sont autant de tranches de vie qui évoluent de manière chronologique. Cependant, chacun d’entre eux est couplé avec un autre qui évoque une tranche de vie d’une autre personne de la famille Lennox, principalement choisie dans la famille de la grand-mère maternelle de Ruby et dans celle de sa mère – c’est-à-dire dans celle de ses tantes. Peu à peu, des correspondances entre tous ces destins se tissent. Par exemple, la mort d’Ada, grand-tante de Ruby, fait écho à celle de Gillian, sœur de Ruby ; le thème de la gémellité se retrouve dans plusieurs branches de la famille Lennox ; quant aux mariages ratés, il y en a eu des tas dans cette famille… Bref, les thèmes mis en place par l’auteure se font écho à travers la vie de différents personnages et le tout fonctionne comme s’il y avait un karma familial.
Le seul bémol que j’apporterai à la critique de ce fabuleux roman, c’est la difficulté à suivre l’intrigue car il n’y a aucune linéarité dans la narration. Si les tranches de vie évoquées pour Ruby sont chronologiques, il n’en est pas de même pour les autres membres de la famille Lennox. On a alors l’impression que l’auteure a éparpillé des photos de famille de différentes époques sur une table et qu’elle les regarde, une par une, sans obéir à aucune véritable cohérence autre que celle du hasard de la pioche.
Pourtant, le roman obéit à une cohérence et à une construction complexes. En effet, la cohérence, elle est dans ce contrepoint qu’on finit par détecter entre les destins des personnages qui sont nombreux.
Par ailleurs, Dans les coulisses du musée est une œuvre pleine de fantaisie, où le rire et l’émotion alternent. Elle s’ouvre sur un ton burlesque lorsqu’il s’agit de l’enfance de Ruby, lorsqu’il s’agit notamment d’évoquer les infidélités de ses parents. Mais plus on avance dans le roman, plus l’émotion est présente. Elle atteint son paroxysme lorsque Ruby découvre sa sœur jumelle dont sa mémoire avait occulté l’existence, lorsque Bunty, atteinte de la maladie d’Alzheimer, décline puis meurt. Et puis, on assite finalement à la dispersion de la famille qui quitte la terre de l’enfance pour mener sa vie ailleurs. Du roman se dégage une vision de monde et de la vie qu’on peut résumer par cet extrait pris dans le roman :
« Le passé, Ruby, c’est ce qu’on laisse derrière soi dans la vie, me dit-elle avec un sourire de lama réincarné.
- Faux, Patricia. Le passé, c’est ce qu’on emporte avec soi. »
En filigrane, dans le roman, il y a la grande Histoire et la terre de Grande-Bretagne qui abrite tous ces destins. En effet, nombreux sont les hommes qui sont tombés lors de la première guerre mondiale. Et puis, il y a l’attachement à la ville d’York, puis à l’Écosse, qui deviendra la terre de Ruby, lorsqu’elle sera adulte.
De plus, il faut comprendre Dans les coulisses du musée comme une ode à la famille, aux liens du sang et particulièrement à la maternité. Tout commence avec ce miracle de la conception de Ruby, un bébé qui n’était pas vraiment prévu au programme. A la fin du roman, comme en contrepoint, on découvre l’histoire d’Alice, mère de Nell (la grand-mère de Ruby), qui a abandonné son mari alcoolique et violent ainsi que ses enfants, encore petits, pour fuir avec Jean-Paul Armand, l’homme qui a photographié toute la famille d’Alice ; Ruby dépeint plusieurs clichés de celle-ci. Ce changement de vie ne lui apportera pas le bonheur. Les enfants d’Alice seront élevés par une marâtre : Rachel. Cependant, alors que leur père leur fait croire qu’elle est morte, Alice n’aura de cesse de rechercher ses enfants après la mort du photographe avec qui elle s’était enfuie. Elle meurt dans la tristesse, la misère et la solitude.
Par ailleurs, le roman offre aussi une réflexion sur la fugacité des choses avec, par derrière, l’envie de dire qu’il y a possibilité de conjurer cette dernière grâce aux souvenirs et à la mémoire.
« Le passé est un placard plein de lumière et tout ce que l’on a à faire, c’est trouver la clé qui en ouvre la porte ».
Comme j’adore citer ce roman, voici les dernières phrases ; elles mettent la vie en perspective, et, en deux mots, elles résument sa grande valeur, mais aussi sa vanité. Disons que la vie se situe quelque part entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.
« Je suis vivante. Je suis une pierre précieuse. Je suis une goutte de sang. Je suis Ruby Lennox ».
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